La forêt dans la nuit froide

La forêt dans la nuit froide

Nouvelle amateur

La forêt dans la nuit froide
Esseulé, par une nuit d'hiver, dans une forêt de pin si épaisse que les doux rayons de lune ne
pouvaient venir jusqu'à chatouiller sa figure, un homme exténué, mal à l'aise comme un poisson
dans l'air, errait, ne sachant plus que chercher tant il était perdu. Et dans les formes sombres des
arbres, il voyait des doigts crochus qui voulaient le happer, s'accrochant à ses nippes, dévorant sa
chair blanchâtre de leurs griffes de ténèbres. Tout autour de lui, les ululements de chouettes
moqueuses répondaient en cauchemar aux murmures incessants des feuillages qui bruissent dans
la froidure des bises inquiétantes. Égaré sans espoir de retour à son chemin, il ne savait que faire,
ou aller, cet intrus que la tombée de la nuit noire avait surprit assoupi contre une souche d'arbre
centenaire.
Néanmoins, la chance semblait devoir lui sourire en ces heures oubliées des jours, et sortant de
rideaux d'ombres mouvant, une auberge opportune vint à paraître sur sa route. Elle paraissait si
accueillante et chaleureuse, que, dans un regain d'énergie et d'espoir, l'homme fusa vers elle tel le
chat amaigri de jeûne saute et cabriole pour happer de sa gueule la souris de passage.
Comme il rejoignait la porte du "gîte de la froide forêt", il ne pouvait se douter de ce qui allait
advenir. Bien que, par ses horribles lectures passées, il avait connaissance des tragiques incidents
qui arrivent quelque fois aux aventureux promeneurs qui viennent à passer trop près de ces
maisons dont la façade de bonne augure ne laisse jamais présager des terribles mœurs de leurs
propriétaires, c'est sans y penser qu'il pénétra bruyamment dans ce lieu d'accueil des plus
dangereux.
La première pièce, un sas d'entrée sans grandes différences d'avec ceux des plus communs
immeubles des banlieues actuelles, sauf qu'il était tout en un bois vermoulu qui semblait être du
vieux pin, fut vite traversé, et l'homme se présenta à la vieille matrone qui tenait le comptoir de
la salle, dénuée de tout être vivant, qui était la principale du rez-de-chaussée.
"Bonjour, je cherche un logis pour la nuitée, serait-il possible que vous en eussiez un qui soit
disponible encore ? demanda-t-il du langage étrange qu'a un homme qui fait un effort pour
paraître dans l'aise des ses habitudes."
Accoudée sur la traverse de chêne de son comptoir sans âge, la femme ne leva aucunement les
yeux de son registre de compte, comme si son client s'était adressé à quelqu'un d'autre (l'air
humide de la pièce, ou bien la table ronde d'à côté, peut-être ?). Mais, peu après, elle marmonna
d'inintelligibles paroles qu'à la distance où il se trouvait, l'homme ne pouvait prendre que pour
les grincements, craquements et murmures de la forêt qu'il venait de quitter.
"M'excuseriez-vous de ne pas avoir eu l'heur de saisir vos dires ? Je crains fort de devoir vous
faire vous répéter, Madame."

- Ta dam', el'te dit qu't'a une chamb'au troisième, sou'l'toit. T'y files et tu payes en partant. Moi,
j'me couche pass-qu'i fait sommeil."
Et sur ce de le planter là, le laissant prendre racine, abasourdi de tant d'impolitesses et de
mauvaises manières de la part de cette malotrue mégère ! Il pris malgré cela le chemin de
l'escalier qui s'enroulait sur lui-même, à gauche, au fond de la salle, du côté opposé à celui par
lequel la femme avait effectué sa sortie.
Là, un panneau vétuste signalait que les chambres se trouvaient aux étages et que les clients
étaient priés de ne pas venir petit-déjeuner dès avant six heures du matin. Le tout était exprimé
dans un français rudimentaire, peu châtié et débordant de fautes d'orthographe, de grammaire, de
typographie, de syntaxe, de conjugaison, d'accord, de sens, et plus encore, ne facilitant en rien la
lecture aux personnes bien comme il faut qui auraient voulu prendre note de l'information.
Grimpant les circonvolutions des degrés de bois rongé de trous et pourrissant qui tenait lieu et
nom d'escalier, l'homme se demanda, question simple et pertinente, où est-ce qu'il allait acquérir
la clef de sa chambre ; ce à quoi, apparaissant à un détour des marches, une nouvelle pancarte
donna réponse :
"Vous 'quiétez pô pour la clé, VOT' chambre el'VOUS s'ra ouverte."
Et tel fut en effet le cas : arrivant au sortir de l'escalier sur le palier du troisième étage, l'homme
trouva, surprise gâtée par le message mal écrit de hélicoïde, une seule et unique porte ouverte
dans son champ de vision. Celle-ci, dont la largesse de entrebâillement donnait une perspective
d'accueil chaleureux et même par un peu trop ostentatoire, mettait l'homme tout sauf à son aise.
Indéniable était le fait que l'invitation introduite par cette porte pouvait réfréner les ardeurs de
n'importe qui par ses airs suspects et la peur des étranges phénomènes récents qui tendaient à
conférer à la porte un dangereux potentiel évènementiel. Pourtant, ce qui effrayait, ou plutôt
stoppait l'homme dans son élan, était l'aspect de la porte en elle même : au milieu de la multitude
d'objets, le comptoir sans âge, le panneau vétuste, l'escalier rongé de trous et pourrissant, et les
autre portes de l'étage dont la vieillesse et le manque d'entretient aurait presque fait blanchir les
visages des charpentiers les plus indignes de leur métier jusqu'à une pâleur proprement
cadavérique, oui, au centre même de son attention et de ce couloir chargé d'air empoussiéré et
quasiment salissant à la respiration, se tenait, roide, fière, solide silhouette dans cette bicoque
dévorée de vers et de mites, une porte d'ébène massif, récemment et parfaitement vernie,
richement sculptée des arabesques les plus artistiques, et dont les seuls gons exactement huilés
aurait, à leur seule vue, mis dans une jalousie meurtrière les bricoleurs les plus aguerris et
passionnés de cet ardu loisir dominical.
Il passa la porte.

Et, entrant dans la chambre, il remarqua que la beauté, la perfection de modernité et d'art, tous
les compliments qu'on pouvait en fait faire à cette porte n'étaient pas du tout, loin s'en fallait,
applicables au reste de l'endroit. La chambre, à l'instar de la demeure entière, n'inspirait que la
pensée de ces vieux tableaux de maîtres sur lesquels sont dépeints des intérieurs assombris aux
couleurs ternes et dont la seule lumière tombe en une cascade rayonnante sur le personnage,
souvent un homme, qui se tient, au milieu de la pièce, tourmenté des réflexions profondes et
philanthropiques qui animaient le siècle où ils ont été peints. Il contemple un crâne, image de la
mort et de sa propre petitesse face à l'univers spectateur, et dans les ombres autour de lui se
tapissent les formes indescriptibles de choses vilaines et malignes. Voilà ce à quoi faisait songer
cette chambre, petit assemblage de trois pièces pas bien grandes qu'étaient les toilettes, la salle de
bain et la chambre elle-même. Cette dernière était dotée d'un lit déjà drapé d'un velours épais de
ces mêmes rougeoiement entre bordeaux et magenta, qui reflètent les lumières, qu'ont les mares
de sangs dans lesquels agonisent lentement les victimes ensanglantées d'hémorragies mortelles.
Après une si longue et si insolite journée, l'homme ne fut pas long, se couchant dans l'agréable
matière des draps, à s'endormir de ce sommeil lourd qui appartient aux gens fatigués.
Du fait de ce processus naturel que nous appelons endormissement, il plongea dans les abysses
de la rêverie, sa conscience filtrant de la chambre vers l'extérieur jusqu'au mondes ignorés où les
visions les plus incompréhensibles prennent matières et formes. Ainsi s'échappa-t-il sans passer
par la porte, si intrigante, si effrayante. Cette dernière, alors que l'homme ne pouvait l'entendre
dans les profondeurs lointaines et doucereuses des ses voyages oniriques, se mit en branle et,
grinçant sur son chambranle, fit close la chambre, et le corps du dormeur enfermé. Tout de suite
après, un vent de noirceur parcourut la bâtisse, traversant chaque pièce, s'insufflant à travers
chaque interstice pour visiter de sa froideur pâlotte tous les coins et recoins qui auraient pu
abriter la vie.
Venant d'une arrière salle, cela même où devait s'être couchée la vieille femme, il investit d'abord
le rez-de-chaussée, et les rats et insectes noctambules furent, en un rien de temps, décimés. Leurs
cadavres gisaient sans vie sur le sol dont le bois, ainsi que celui des autres meubles et objets, par
l'effet funeste de cette vaporeuse substance, craquait et se fendait, prenait cet aspect sans âge
qu'avait le comptoir, devenait aussi vétuste que le panneau d'en bas, se retrouvait rongé d'autant
de trous et garni d'autant de pourriture que l'escalier, et vieillissait comme les portes du troisième
étage, celle de la chambre de l'homme étant épargnée de ce phénomène mystérieux.
Puis, alors que seul respirait encore l'homme qui sommeillait dans le seul endroit du "gîte de la
froide forêt" jusqu'auquel la brume terrifiante n'avait pas encore étendu son emprise d'ombres, les
vagues de ténèbres, avec des bruits atroces, mais toujours inaudibles au rêveur, se mit à grignoter
l'auberge, comme l'un de ces client l'aurait fait d'une grosse pomme de terre décrépie
récalcitrante à la dent. Ne resta plus de fait, qu'une chambre à la porte d'ébène, flottant au milieu
de volutes de fumée de la couleur qu'ont les chairs putréfiées que l'on carbonise dans les fours
crématoires.

Et le dormeur dormait, et la noirceur vorace s'attaquait avec délectation au noir protecteur de la
porte. C'était comme si les vies englouties des êtres dont elle les avait ôtés, lui donnait une
conscience propre. Animée ainsi de désirs, de pulsions meurtrières, ou plutôt nourricières, elle
exigeait d'elle-même rigueur et précision afin de les assouvir avec dextérité, patience et beauté :
la chose qui diffusait ces vapeurs de mort voulait faire durer son plaisir avant de consommer son
plat de résistance, notre homme allongé, vivant dans la position du défunt qu'il allait très vite
devenir.
Cette virtuosité que cette monstruosité de brouillard enténébré souhaitait mettre en l'œuvre
l'amena à lentement écailler le vernis de la porte, jouissant amoureusement du son de ses
craquelures et de leur chute jusque sur le perron de la chambre. Ensuite, grâce à ses pouvoirs
mystiques, elle consuma une à une chaque fibre de l'ébène, savourant le doux fumet de bois brulé
que cela générait. Elle se fit aussi joie de réduire les belles arabesques sculptées aux cendre les
plus fines et entra finalement dans la chambre prête et apprêtée pour son repas, dans l'état d'esprit
proche de l'extase qu'elle avait désiré atteindre avant d'entamer sa victime.
Néanmoins, avant de révéler ce qu'il advint de l'homme et comment se termina cette étrange nuit,
il apparaît comme nécessaire de fournir au lecteur une petite explication sur ce qu'est cette
monstruosité, et donc de revenir aux prémices de cette histoire : c'est ce que nous allons faire.
La bête qui hantait la forêt dans laquelle nous avons retrouvé l'homme esseulé se préparait,
comme à son habitude à dîner de rats faméliques et de herbacées peu nutritives. Elle parcourrait
la froideur de cette endroit depuis bien longtemps, si longtemps qu'elle se demandait chaque jour
quand la mort viendrait annoncer la fin de cette dure routine, avant de se ressouvenir encore
qu'elle était malheureusement et éternellement immortelle, fait déplorable soit dit en passant.
C'était alors qu'elle commençait à entacher ses lèvres de la cervelle de son quatrième rongeur, qui
avait le même goût tant déplorable que détestable que ses prédécesseurs, que son odorat,
autrement plus sensible que celui de ces pauvres animaux d'humains, perçu la présence
bienvenue d'un repas différent. Elle avait repérer un de ces humains effaré qui viennent parfois à
se perdre dans sa demeure forestière, tant pis pour eux, tant mieux pour elle. Choisissant d'opérer
un radical changement de menu pour une nourriture plus noble et plus adaptée à ses gout et
besoin que ces immondes bouchées du moment, car il faut noter qu'un bipède hominidé contient
bien plus d'éléments nutritifs et un grand et délicieux cerveau, l'erreur de la nature qu'était cette
bête élabora son "plan de ripaille".
Comme à chaque fois que venait à passer un de ces êtres supérieurs en chair, elle recourait à ses
pouvoir de création pour, la faisant surgir d'un rideau d'ombres mouvantes, jeter sur le chemin de
l'infortuné voyageur une auberge. Cette tradition qu'elle observait depuis longtemps, si
longtemps déjà, lui venait de l'aube même de ses jours : elle avait été conçue, ainsi que nombre
d'autres monstres, par un très vieux sortilège qu'on appelait souvent l'Imagination.

En fait, jadis, les êtres pensants, sans s'en rende compte pour la quasi totalité d'entre eux,
possédaient la toute puissante capacité de construire en leurs esprits de nouvelles races, de faire
naître en leurs songes des créatures uniquement par le travail de leurs méninges. Ce qu'ils
ignoraient néanmoins, c'était que tous, avec leurs croyances et leurs superstitions, avec toutes
leurs pensées malsaines dans lesquelles il y avait des choses vivantes qui n'existaient pas encore,
des bêtes inconnues pour lors, des éléments du vivant qui n'avaient pas lieu d'être, ils créaient, ils
donnaient vies aux monstruosités qu'ils redoutaient plus que tout au monde.
Au début, seule la conscience de sa propre existence animait la future dégénérescence
paranormale ; elle, sous forme d'un esprit intangible et incapable d'action, percevait seulement
l'agitation de l'humanité qui était en train de la mener au jour. Mais très vite, elle grandissait,
s'accroissait grâce aux doutes que ses géniteurs avaient sur la véracité même de son inexistence,
et elle prenait l'apparence nouvelle et embryonnaire d'un être malingre, mutation plausible et peu
inquiétante d'une espèce préexistante.
Puis venait la partie la plus intéressante du cycle vital de la chose : l'apogée de sa puissance, le
paroxysme de ses forces et de ses pouvoirs qu'elle atteignait à mesure que se répandait l'idée d'un
individu à moitié fou et aux trois quarts apeuré qui, ayant pris un rat pour un chien, une branche
pour une goule, avait dit à son frère, qui avait transmit à la boulangère, qui avait rapporté à son
mari charpentier, qui, profitant d'un chantier, avait confié au chef du village, et le conteur du
bourg voisin en fut informé ensuite, qu'il avait vu, aussi sûr qu'un et un font quatre (pardon,
deux), une vieille femme échevelée, errant dans la forêt, avec des crocs long comme ça inondés
de sang, humain c'était évident, et qui avait disparut dans une enveloppe de brume d'un noir plus
dur que l'âme du Malin et plus froid qu'une nuit sans lune.
C'est ainsi, par les nuits de pleine lune, d'abord, puis chaque nuit que vivaient les hommes que la
monstruosité s'abreuvait goulument du sang raffiné de ses propres créateurs imaginatifs ; et
comme elle était, du fait même de sa monstrueuse naissance, destinée à hanter les forêts
profondes et les bois assombris des ramures de leurs arbres, il se trouva qu'un jour, errant dans
son vaste domaine de chasse, elle vit une bâtisse bien droite et bien chaleureuse qui flairait bon
l'humain bien en chair. S'avisant d'un dîner si princier et demandant si peu d'effort de chasse, elle
hésita, et décida, haletante, de se faire passer pour une vieille paysanne afin de s'introduire
discrètement dans ce repère d'hominidés.
Maitrisant ses pulsions, elle pénétra dans le brouhaha de l'auberge, et s'esbaudit de tant de
jovialité innocente, alors que, à son unique vue, semblaient, d'habitude, mourir d'une sinistre
crise d'apoplexie tous être qui la croisait. Elle qui, à sa seule rencontre, faisait trembler de terreur
jusqu'aux moines les plus fervents, faisait chanceler, fragile comme feuille d'automne, jusqu'aux
forgerons les plus mastodontesques, faisait haleter, leurs voix se brisant dans l'air qu'elle
embrumait de ses vapeurs de mort, jusqu'aux troubadours et chanteurs de grands chemins les
plus aguerris aux sombres visages des nuits sans fond, elle à qui rien ne faisait peur ni ne résistait
à l'apeurement qu'elle suscitait, elle se retrouva bientôt, effrayée comme un nouveau né

découvrant le monde ou un enfant au sortir d'un si réaliste cauchemar, au centre d'une salle
bondée de proies potentielles qui riaient, piaillaient, se perdaient dans la boisson, sans même
dénoter son entrée en scène.
Alors, elle s'assit et tenta de comprendre pourquoi. Pourquoi cette gaieté. Pourquoi cette
innocence rassurée. Pourquoi cette indifférence insolente. Mais le patron pas bien grand de lui
demander :
"J'lui sers quoi à m'dame ?"
Elle ne répondit pas, non qu'elle ne comprit pas, car toute monstruosité qui se respecte comprend
le langage complexe de ses victimes vu qu'elle a été imaginée ainsi, mais elle ne voyait pas le
sens contextuel de la question.
"Si t'veux rien, tu pars. J'veux pas d'mendigot ici !"
C'est à cela qu'elle répondit cette phrase mémorable qui traduisait à ce moment et sera de tout
temps en correspondance exacte avec sa pensée première à la vue d'un humain :
"Manger ! Viande !"
Elle fut servie et se repu tant de chair que d'étude du comportement humain ; elle analysa tout,
tenta d'associer à chaque action sa cause, à chaque cause son effet, car elle avait été programmée
pour s'instruire de ce qui l'entourait, afin d'en devenir plus dangereuse et plus vicieusement
macabre qu'elle ne l'était déjà. Mais rien, absolument rien de ce qu'elle vit ce soir là ne put la
conforter plus dans l'idée qu'elle avait bien fait de s'immiscer silencieusement ici, que la vue
égayante de nourriture sur pattes en train d'entrer et sortir par la grande porte, qui n'était pas si
haute que ça, bien qu'elle semblât géante à la monstruosité qui ne côtoyait que des choses, les
arbres exceptés, de petites tailles.
Et elle mangea, elle goûta de cette bouillasse rougeâtre que l'homme qui lui avait donnée
entendait qualifiée de viande. C'était si peu agréable par rapport à ce que les humains avaient de
muscles sanguinolents sous la dent, de graisses toutes translucides et pâteuses sur la langue, de
cervelle encore chaude quand elle arrivait à sa bouche, et de moelle qu'elle aspirait des os brisés
avec délice. Mais elle mangea quand même pour apaiser la faim qui la taraudait et ne pas risquer,
poussée par sa pulsion nourricière meurtrière, de se jeter sur ce nain d'aubergiste boulimique ou
ce barde bien en chair, et, causant une grande panique, de perdre ainsi sa meilleure, et
probablement unique, opportunité d'acquérir le savoir indispensable à la mise en charpie
savoureuse d'une multitude d'autres victimes.
Il lui semblait en effet que ce lieu attirait de tous côtés et en tous temps des proies par dizaines, et
donc qu'elle pourrait s'en servir comme d'un piège simple et néanmoins terriblement efficace
quand viendraient les longs jours où son instinct de chasse ne serait plus aussi aiguisé
qu'auparavant et où elle, vieille bête, se trouverait seule et affamée dans sa forêt.

Quand elle en eu terminé de ses ripailles, elle considéra que venait le temps de s'éclipser
discrètement afin de ne pas commettre d'actes irréparablement regrettables et de pouvoir revenir
à ses investigations sur le comportement de la nourriture dès le lendemain. Mais, c'était sans
compter avec le quadragénaire ventripotent qu'était le petit tenancier qui, s'élançant avec plus de
prestesse que sa masse ne lui pouvait permettre et s'affalant de tout son court, vint lui barrer plus
le chemin de la porte, dans un vacarme à la mesure, si ce n'est de sa taille, au moins de son
incroyable circonférence. Époussetant ses braies salies déjà de sauce et de jus de viande, il se
releva tant bien que mal avec le panache des jeunes oisillons qui sautent de leurs nids et tombent,
un peu plus bas, ridiculement, sur un tapis de feuilles, et il tendit la main vers la monstruosité
toujours masquée de sa peau humaine de vieille paysanne. D'un ton hargneux totalement
inapproprié au vu sa présente situation, il dit, devant la salle silencieuse qui n'avait pas manqué
d'être stoppée net dans son chahut par le l'impressionnant bruit de sa chute :
"Son' où MES sous ? Hein !? Tu m'paies pô, t'pars pô !"
Il n'est pas besoin d'expliquer au lecteur qu'il advient que la monstruosité, n'ayant pas même
imaginé cette éventualité de devoir payer, se trouva, au centre de l'attention de la salle, sans le
sou, dans la situation fâcheuse d'un espion proche d'être découvert en plein milieu du campement
ennemi et ne put que se résigner à être tristement de plonge dans l'auberge pour les trois jours à
venir. Ce qui était en revanche plutôt chanceux c'est que cela lui offrit de rester plus longtemps
encore et d'observer les hominidés.
Alors s'en suivirent des semaines, des mois, des années même, de vaisselle et de bouillasse, de
bruit de salle et d'observation minutieuse de cette peuplade. Elle en remarqua tous les traits
caractéristiques, en nota, à part elle, chaque mœurs intéressant, c'est-à-dire tous, et y appris le
langage particulier de l'aubergiste et cette façon spéciale qu'il y a de se conduire avec les clients
pour les conduire à mettre la main à la poche. Elle devint en somme la matrone du comptoir.
Mais vient bientôt le jour où le patron, vieillard aigri d'années de labeur, commença à se
demander comment il était possible qu'une femme, déjà âgée lorsqu'il était, il y avait de cela si
longtemps maintenant, relativement jeune, lui, et fringant, presque, puisse encore se targuer
d'être en vie à ses côtés, et active en plus. De même, les habitués de l'auberge, ceux qui, avec
leurs parents, avaient, enfants, fait, il y avait de cela presque deux générations, halte entre deux
marchés où ils allaient apprendre à vendre, ce qui maintenant occupait leur temps et remplissait
leurs estomacs, leurs carottes racornies et leurs navets jaunâtres dont une santé de fer seule
pouvait prévenir de la nocivité, eux même en venaient à soupçonner l'usage de quelque magie
sombre et autres charmes secrets dont les êtres malfaisants sont les uniques détenteurs. Mais il
n'advint rien avant la venue remarquée, d'une part d'un mage qui prétendait pourchasser, depuis
des lustres, une bête, plus immonde et à l'âme plus noire que les ténèbres les plus profondes, et
en avoir ici retrouvé la trace, et d'autre part d'un homme ensanglanté, auquel un bras avait été
arraché violemment et qui traînait derrière lui sa jambe maintenue à son genou par quelques rares
lambeaux de chair à vif.

Si le premier n'avait pas inquiété outre mesure la matrone, les baladins et les charlatans ne
manquant pas de venir à passer par cette auberge et racontant toutes sortes de sornettes, il en
allait tout autrement du second. Celui-ci expliqua, preuve à l'appui qu'était son pauvre corps,
qu'une créature, semblable à une vieille femme enlaidie par sa monstruosité, s'était jetée sur lui
avec plus de voracité qu'un homme sur sa mariée la nuit de noce, et qu'il ne devait la vie sauve
qu'à une troupe de chevaliers qui, passant sur un chemin voisin avait, du bruit de leurs armes et
armures s'entrechoquant fait fuir la bête, néanmoins ce même bruit les avaient empêchés de
l'entendre crier à l'aide, ce qui obligeait sa présence ici. Alors tous se tournèrent vers la
monstruosité en question, toujours cachée sous son masque de paysanne, mais celle-ci, plus
prompte que n'importe quel humain labourait déjà la gorge du diffamateur, maudissant encore et
encore le destin de l'avoir laisser vivre. Puis s'ensuivit le carnage le plus horrible de toute sa
carrière de monstre, il lui fallait tuer avant d'être tuée, effrayer avant qu'ils ne puissent réagir.
Elle sectionna en deux le vieux barde, écrasa d'une table des buveurs inconscients du danger,
décapita d'un revers de main trois compères en train de jouer aux cartes, éviscéra d'un coup de
griffes une femme endormie sur sa chaise, et, au milieu des tripes des uns et des boyaux des
autres volants encore chaud à travers la grande salle où elle avait passé les dernières années, elle
perfora, pleurant une seule et unique larme, la bedaine du tenancier qui l'avait hébergée et
éduquée comme un père pendant toutes ces années.
Se tenant droite dans ce massacre de chair et de sang, elle conçut son auberge, celle grâce à
laquelle elle piégea bien plus tard l'homme qui s'égara dans la nuit dans la forêt froide. Elle lui
donna l'aspect exact de celle qu'elle avait toujours habitée, mais, son souvenir se perdant dans les
âges, la demeure devint miteuse et vermoulue. Enfin, elle se dissipa, grâce à ses pouvoirs
mystiques, en une brume noire et vorace qui réduisit à néant toute trace de son passage et de
l'existence même des convives de la soirée.
Maintenant que le lecteur en sait un peu plus sur ce qui pénétra la chambre de l'homme cette
fameuse nuit, il convient de lui offrir la fin de cette suite d'événements. Il faut noter que la
monstruosité commençait à se faire vieille et n'attendait que ce cadeau qu'est la mort, car
l'éternité, c'est long, surtout vers la fin.
Ainsi, dans cet état d'esprit proche de l'extase qu'elle avait désiré atteindre avant d'entamer sa
victime, la monstruosité, reprenant forme de bête et non forme de brume, pénétra en silence dans
la chambre et se dirigea lentement vers l'homme sommeillant, se pourléchant les babines et les
longues dents qu'étaient les siennes. Là, elle n'eut pas fait trois pas que son instinct de bête,
comme l'eau d'une source trop longtemps tarie qui d'un coup rejaillit de nouveau, se réveilla en
elle, ébranlant les fondements mêmes de son être, telle la source la montagne, et elle se rua sur sa
victime, pauvre chose allongée qui ne semblait pas vouloir se débattre le moins du monde. Alors,
encore traumatisée par meurtre de son père, elle lui ouvrir violemment en deux le ventre et en
projeta en tous sens les boyaux, repeignant la pièce avec son sang et le contenu de son abdomen.
Ensuite, quand les grosses gouttes de sang bruni et les bout d'organes déchiquetés au hasard
furent par un mouvement d'une grande viscosité en train de choir des murs et du plafond vers le

sol avec des bruits mous, lui la laissa s'abreuver de son sang, qui inondait maintenant les draps
poupres, et absorber la vie qui lui échappait, sans réagir aucunement, et il devint ainsi le défunt
que sa position et son inconscience du danger l'avaient toujours prédisposé à être.
Puis, lorsqu'il n'y eut plus de doute quant à la fin de l'homme, la monstruosité entreprit de tracer
nettement une coupure dans la boîte crânienne afin de pouvoir accéder au succulent cerveau de
feu sa victime. Dès qu'elle planta sa première griffe aiguisée dans la peau de l'homme, juste entre
le sourcil gauche et la base des cheveux, elle sentit monter en elle cette émotion jubilatoire que
lui avait toujours procuré la petite effusion de sang du front d'un hominidé qui précédait le festin
qu'elle se faisait de son contenu encéphalique ; après, maintenant d'une main une pression à cet
endroit, suffisamment légère pour ne pas abîmer son repas, et assez forte pourtant pour rester
enfoncé dans les chairs, elle fit, de l'autre main, tourner sur lui-même le cadavre sur le lit,
l'enveloppant des draps ensanglantés de sorte à le préserver de la putréfaction et le scalpant par la
même occasion.
Elle aurait put manger tranquillement le corps sans vie, et l'aventure aurait put se terminer ainsi,
mais, quand enfin elle ôta, méticuleusement, le couvercle du crâne qui reposait encore sur ses
ripailles, une main lui saisit le bras avec force et la projeta d'un mouvement du poignet jusqu'au
mur voisin. Là, un morceau d'intestin qui était encore suspendu au mur, à cause de la secousse,
lui tomba sur le nez et lui masqua la vue. Lorsqu'elle l'enleva, elle ne vit que le corps, le ventre
entrebâillé et le cerveau à l'air, enroulé dans les draps rouges. Elle se releva. Elle contempla la
pièce cherchant à comprendre ce qui c'était passé.
Un murmure d'abord, puis une voix, puis un hurlement lui parvint ; elle sut alors que sonnait
l'heure de sa mort. Elle qui avait toujours eut l'Imagination de son côté, elle qui possédait un
pouvoir mystique suprême, plus grand que tout ce qu'on avait toujours put lui opposer, elle qui
pensait que l'Imagination seule pouvait tout faire, tout conquérir, tout construire, tout rendre réel,
et que seule elle était éternelle, elle dut se rendre à l'évidence de sa méprise et reconnaître comme
supérieur la puissance extraordinaire qu'elle avait présentement face à elle ; et même si elle
espérait de longue date sa venue, dans de telles conditions, la mort redoutable lui apparaissait
effroyablement repoussante et difficilement acceptable, et son instinct de survie s'opposait avec
véhémence à son accueil, bien qu'il fut certain que sa vie touchait à son terme.
Dans la chambre, en plus de l'homme mort allongé et de la monstruosité, au centre de la pièce, se
tenait, si on peut dire que se tient quelque chose qui n'a pas de forme fixe, l'être à qui appartenait
la voix d'outre-tombe qui s'était adressée à elle lui faisant un si grand effroi. Ça se mouvait en
tout sens, comme cherchant à prendre en même temps l'apparence de diverses choses
incompatibles et sans rapport entre elles. Autre bizarrerie qui terrorisait la monstruosité telle elle
les petits chérubins, Ça semblait émaner des nodosités grisâtres du cerveau mis à l'air libre de
l'homme, comme sa métempsychose instantanée.
"Comme il est bon d'être ! Comme l'existence réelle est doucereuse !"

À la moindre syllabe, Ça faisait frissonner chaque fibre musculaire du monstre que Ça horrifiait,
et, elle, comme sa programmation bestiale lui avait toujours ordonné d'agir, elle se précipita sans
réfléchir sur Ça et voulu faire disparaître Ça, chassant Ça en volutes de fumée. Pourtant, Ça
demeurait là, omniprésent dans son esprit et à sa vue, tranquillement relié à l'homme par des
filets intangibles mais visibles qui changeaient de couleur comme Ça de forme.
"Moi qui suis enfin de ce monde, sais-tu qui je suis ?"
Dans une nouvelle tentative désespérée pour faire fuir ou partir Ça, elle re-tua l'homme qui
n'avait rien demandé et elle farfouilla vainement de ses ongles dans sa cervelle, mais Ça ne se
gênait pas pour continuer à être là, aucunement.
"Créature de l'Imagination, regarde moi, contemple moi. Je suis venu pour toi et pour que tu ne
sois plus : pour t'effacer."
Alors, elle pivota et puisa dans toutes ses années de mutation, d'accroissement de ses pouvoirs,
dans la force vitale de toutes les êtres vivants qu'elle avait absorbés durant celles-ci, et dans
l'essence même de sa naissance, dans la source de l'Imagination, dans le cerveau de l'homme.
Ce qu'elle ignorait c'est que Ce qui restait coi et allongé n'était en rien un homme bien comme il
faut, Ça n'avait pas du tout une constitution semblable à nous autres bipèdes correctement
éduqués et, grâce à l'usage d'une autre source de pouvoirs, C'était devenu quelque chose
seulement d'apparence humaine, comme la monstruosité l'avait fait lors de son immersion dans le
milieu hominidé à l'auberge. Chose toute, Ce n'était pas même vivant.
Elle libera des forces titanesques, détruisit les restes de l'auberge qui avait été son œuvre et
autrefois son logis, anamorphosa les arbres alentours, glaça plus encore la forêt froide, alla
jusqu'à reculer l'aube qui pointait, en somme, dépassa les limites de l'imaginable, mais rien n'y fit
: Ça resta inébranlable et stoïquement inattaquable.
Ça rit atrocement.
"Mais qu'es-tu ?"
"Moi ? C'est simple, je suis au dessus de toi, au-delà de l'Imagination, et de toujours je serais
plus vaste, plus puissant et plus propice aux créations les plus invraisemblables, je suis le Rêve."
Et dans les ténèbres de la forêt dans la nuit froide, juste avant que ne retentisse le cri ultime de la
monstruosité, comme le glas d'une vie sans fin, on pouvait entendre, si on tendait vraiment bien
l'oreille, le ronflement persiflant terrible de Ce qui y dormait.

Resta après cela un corps inerte dans la forêt la nuit froide. Quand vint à paraître le jour nouveau
et débarrassé de l'existence du monstre, quand personne, ni les lieux autrefois hantés, ni les
familles qui avaient perdus un des leurs de son fait, ni les légendes orales et écrites qui se
perpétuaient dans la région et ailleurs, ni même les magiciens et les ensorceleurs (sauf les plus
grands maître), ne purent témoigner ou se souvenir, quels que soient leurs efforts, de la vie de la
monstruosité, après cette nuit dans la forêt froide, l'homme qui n'en était pas un se leva de terre à
nouveau, vivant et bien portant, et s'en fut, comme s'il reprenait la route après une simple halte à
l'auberge.



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