Kürşad De la Mort à la Vie : tome 4
Rose, Oui, on peut dire que je t’ai aimée. Mais est-ce la vérité ? Je n’en sais plus trop rien. Je n’ai pas même le souvenir du moment où notre collaboration au programme Chooz II est devenue une relation amoureuse. Ça s’est fait comme ça, par hasard, presque malgré nous. Probablement avions-nous déjà passé trop de temps ensemble. J’appréciais ta façon de faire face aux situations incroyables que nous affrontions alors : pas de panique, esprit réfléchi, actions logiques. Je n’avais pas vu qu’en fait c’était : esprit froid, pas de cœur, fanatisme morbide. Je resterai éternellement naïf. J’aimais nos étreintes, passionnées. Je haïssais nos querelles, tout aussi passionnées, et pourtant si futiles. M’aimais-tu ? J’ai aujourd’hui beaucoup de mal à le croire. Aujourd’hui, tu m’as chassé de ta vie, pour la énième fois, avec cette fois-ci une violence que je ne t’avais jamais encore connue. Tout ça parce que je n’adhère plus à vos projets insensés. Beska est une brute sanguinaire, Jerze un odieux 1
Alors considère que tu ne m’as pas renvoyé car, même si tu me le demandais à genoux, cette fois je ne reviendrai pas. Il est des ruptures qui sont plus définitives que d’autres. Celle-ci est la dernière. Adieu Irkan 2
Son nom est Irkan Mühendis. Il était l’ingénieur du programme Chooz II. Ce 10 octobre 2096, il avait été écroué à la prison européenne de Bruxelles pour « atteinte à la sûreté de l’Union », « complicité de détournement de fonds européens » et « rétention de secrets scientifiques majeurs ». Il savait bien que ces chefs d’accusation étaient farfelus, presque risibles, mais qu’est-ce que ça changeait… Il allait être jugé. Mais il avait la conscience tranquille. D’abord parce qu’il n’avait jamais rien fait contre les intérêts de l’Europe – je suis bien placé pour le savoir – ensuite parce que ses amis avaient réussi à s’enfuir. C’était un soulagement pour lui, car il espérait qu’ils pourraient trouver un lieu où poursuivre leur œuvre, maintenant qu’Adam était parti pour Glièse. Dans le secret de son cœur, il leur adressait une prière : « Mes amis, où que vous soyez, restez prudents : cette action brutale des services secrets européens dissimule quelque chose. J’en aurai le cœur net. » * — Mühendis, au parloir ! — Qui c’est ? 3
— Je n’en ai pas. — Eh bien maintenant, t’en as un ! Allez, bouge-toi. — Ça va, j’arrive. Irkan se leva tranquillement. Instinctivement, le gardien fit un pas en arrière. Voir se dresser cette masse de muscles de plus de deux mètres avait de quoi impressionner. Même si ce gentil géant n’aurait pas fait de mal à une mouche, on ne pouvait jurer qu’il ne représentât pas de menace. — C’est lui mon avocat ? demanda-t-il, de sa jolie voix flûtée, en me désignant. — Non, dis-je, je suis un simple observateur. Ne faites pas attention à moi. Irkan avançait devant, suivi du gardien ; je fermais la marche à plusieurs pas de distance. Nous entrâmes dans un salon de visite. Un petit homme falot nous y accueillit : — Monsieur Mühendis ? Je me présente : Maître Flauwheid, avocat. Je suis chargé d’assurer votre défense. Asseyez-vous, je vous en prie. Je n’entrai pas dans la pièce. On me conduisit dans une salle attenante d’où je pus suivre l’entretien par vidéo. Je m’amusais intérieurement du contraste entre l’avocat et le client : un nabot défendant un colosse. Ce serait amusant. — J’ai sous les yeux votre dossier : Irkan Mühendis, 44 ans, nationalité turque, ingénieur en aérospatiale, pas d’antécédents judiciaires connus. Est-ce exact ? 4
— Merci. Vous avez été arrêté par un commando des services secrets européens sous commission rogatoire du ministère des Affaires internes du gouvernement de l’Union Européenne du fait de « résistance à une réquisition légale et complicité dans la fuite des personnes impliquées recherchées ». Que plaidez-vous ? — C’est pas vous qui êtes chargé de plaider ? Je croyais que c’était vous l’avocat ? 1-0 pour le colosse. Le nabot rougissait comme une tomate trop mûre. — Oui, oui, bien sûr… Je veux dire : êtes-vous coupable des faits qui vous sont reprochés ? — J’ai entendu à la radio « Attaque imminente ! Tous à vos postes ! » – j’étais en train de faire sa maintenance – alors oui, effectivement, j’ai crié à mes compagnons « Barrez-vous ! On se fait attaquer ! » et je suis resté pour retenir ces brutes qui ont envahi notre labo. Je n’allais quand même pas les laisser faire ! Ils ont surgi, arme au poing, sans crier gare, sans se présenter, sans s’expliquer. Comment savoir que c’était une « réquisition légale », comme vous dites ? Pour moi, c’étaient de dangereux malfaiteurs qui nous attaquaient. — Certes, certes… mais il est écrit que vous vous êtes volontairement interposé et que les policiers n’ont pas pu passer outre pour procéder à leur mission. — Seul contre dix ? Ouais… elles étaient pas très costaudes, ces forces d’élite… Pauvre Europe ! 5
venir à bout de votre résistance, ce qui a largement suffi à vos complices pour s’enfuir. — Pas mes complices : mes collègues ! Et mes amis, aussi. Dites, vous êtes vraiment là pour organiser ma défense ? Ou vous êtes là pour m’asséner leur vérité sans écouter la mienne ? — Bien sûr que non ! Enfin, je veux dire oui ! Euh… non je suis là pour vous défendre, oui, ça va de soi. — Mouais… — Reprenons : parlez-moi de ce que vous et vos… collègues faisiez dans ce laboratoire ? — Secret défense. Il m’est interdit d’en parler avec quiconque. On y était. Pile ce que j’étais venu chercher comme information. — Comprenez bien que je ne peux rien faire pour vous si vous ne m’en dites pas davantage, reprit l’avocat. — Et comprenez, vous, que ce que nous faisions dans le laboratoire de Chooz était sous la juridiction exclusive de l’Union Européenne, couvert par le secret défense ! Tout ce que je peux vous dire, c’est que c’était une avancée scientifique majeure qui aurait des répercussions révolutionnaires dans de nombreux domaines. Une « avancée scientifique majeure »… des « répercussions révolutionnaires »… Je m’en doutais. Et j’admirais la loyauté de ce M. Mühendis ainsi que son respect du secret défense. Décidément, il me plaisait bien. 6
« pourquoi les services secrets européens en sont venus à agir contre une mission scientifique qu’ils avaient eux-mêmes engagée » ? C’est dans mon dossier ? — Euh… non. Pas de mention de la raison de leur action. En même temps, si c’était une mission qu’ils avaient engagée, ils avaient légitimement le droit d’y intervenir quand ils voulaient. — Vous ne m’aidez pas beaucoup, là. Moi, je vous dis que c’est très louche, cette histoire. À moi aussi ça paraissait très louche. C’est même pour ça que j’étais là. — Ou alors… reprit-il, on nous a balancés sur de fausses accusations. Mais qui aurait… Rose ! Non, elle a quand même pas pu faire ça ? — Pardon mais qui est cette Rose dont vous parlez ? — Ma petite amie, Rose Forræder. Elle était l’agent de liaison des services européens au sein de l’équipe de Chooz. On s’est disputé. Elle est partie en claquant la porte. Une fois de plus. Elle a quand même pas pu faire ça ? — Il n’est fait aucune mention de cette dame dans le dossier. Vous vous êtes disputés ? — Oui, comme souvent… Rose et moi, c’est l’huile et l’eau : quand on est bien secoués, on se mélange ; mais dès que ça retombe, c’est impossible à garder cohérent. — Je ne vous suis pas… 7
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